Ce que la littérature a écrit du feu

Ce que la littérature a écrit du feu

Le 22 juillet, un incendie s'est déclaré à Saumos, en Gironde. Trois jours plus tard, le 25 juillet, la préfecture déclenchait une alerte FR-Alert pour ordonner l'évacuation immédiate de plusieurs communes du département ; nos locaux se trouvaient dans ce périmètre.

Nous n'étions pas à proximité immédiate du foyer, mais la zone était fermée et nous n'avons pas pu travailler pendant plusieurs jours. Toute l'équipe était à l'arrêt, les commandes en attente, et nous nous sommes retrouvés dans l'impossibilité de faire quoi que ce soit d'autre que suivre, inquiets, l'évolution de l'incendie via diverses applications et ... attendre.

Quand nous avons pu rentrer, tout était comme nous l'avions laissé. La Gironde, elle, ne l'était pas !

A notre retour, nous avons pris connaissance de nombreux messages de soutien. Des clients prenaient des nouvelles, d'autres nous assuraient ne pas annuler leurs commandes, certains, tout simplement, nous écrivaient qu'ils pensaient à nous. Et parmi eux, parmi vous, plusieurs parlaient de la forêt elle-même, de ce qu'elle représentait.

Et le livre dans tout ça ? Quid du feu dans la littérature ! Comment les écrivains l'ont-ils traité ? Penchons-nous dans un premier temps sur le feu des Landes de Gascogne ...

Mauriac, ou le feu comme mécanisme du crime

François Mauriac est né à Bordeaux en 1885. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1952. Et il a passé les étés de son enfance dans les Landes girondines.

Thérèse Desqueyroux, publié en 1927, est profondément ancré sur ce territoire. L'action se situe à Argelouse, hameau cerné de pins, et la forêt n'y est pas un décor : elle est un patrimoine, une comptabilité, une inquiétude permanente. Thérèse aimait compter ses pins elle-même.

Mais le plus étonnant est le rôle exact que Mauriac fait jouer au feu. Bernard, le mari, se soigne avec un médicament à base d'arsenic. Un jour, préoccupé par un incendie qui menace les pins, il double sa dose par distraction. Il tombe malade. Thérèse observe ce qui vient de se produire. L'idée de reproduire volontairement l'accident est là. Le crime du roman le plus connu de Mauriac trouve ainsi son origine dans un instant d'inattention causé par la peur du feu.

Ailleurs dans le livre, un geste minuscule dit tout le reste : Thérèse écrase sa cigarette, parce qu'il suffit de peu de chose pour incendier la lande. Ce geste, n'importe quel Girondin en comprend le risque.

Il y a quelque chose de troublant à relire cela aujourd'hui. Ce massif forestier tel que nous le connaissons aujourd'hui a été largement façonné par l'homme au XIXe siècle et exploité depuis. Mauriac écrivait donc sur une inquiétude déjà profondément inscrite dans le coeur des habitants de ce massif, et qui, près d'un siècle après Thérèse Desqueyroux, demeure familière aux Girondins, Landais et Lot-et-Garonnais.

Giono, ou le feu comme épreuve collective

Deux ans après Mauriac, en 1929, Jean Giono publie Colline, son premier roman.

On compte douze habitants aux Bastides Blanches, un hameau perdu au pied de la montagne de Lure. La source se tarit, une femme tombe mystérieusement malade, et un incendie ravage la colline. Trois malheurs qui s'enchaînent et que les habitants finissent par attribuer à Janet, le vieux paralysé qui délire dans son lit.

Ce que Giono raconte, ce n'est pas tant le feu que ce qu'il fait aux gens. Comment une communauté minuscule, mise sous pression, cherche un coupable plutôt qu'une explication. Comment la peur transforme le voisin en suspect.

C'est un livre court, écrit dans une langue très physique, et il n'a pas pris une ride sur ce point précis.

Bradbury, ou le feu comme instrument politique

Fahrenheit 451 paraît en 1953. Le titre désigne, selon Bradbury, la température à laquelle le papier s'enflamme.

Ray Bradbury y imagine une société où les pompiers ne combattent plus les incendies mais les allument, et où leur mission consiste à brûler les livres. Montag, l'un d'eux, finit par en ouvrir un.

Pour ceux qui travaillent avec des livres, c'est évidemment le roman le plus difficile à lire sans frisson. Mais son sujet n'est pas le feu : c'est ce qu'une société choisit d'oublier, et la facilité avec laquelle elle s'y résout. Le feu n'y est qu'un outil administratif, ce qui est bien pire qu'un désastre.

Eco, ou le feu comme fin d'un monde

Le Nom de la rose, publié en 1980, se referme sur l'incendie d'une immense bibliothèque monastique, avant que le feu ne gagne l'abbaye tout entière. Parmi les livres détruits : ce qui est peut-être le dernier exemplaire du second livre de la Poétique d'Aristote, consacré à la comédie.

La scène réveille une angoisse très ancienne, celle que symbolise la bibliothèque d'Alexandrie : la disparition irréversible du savoir. Un livre détruit, c'est une chose. Le dernier exemplaire d'un livre détruit, c'en est une autre.

C'est sans doute le passage qui a résonné le plus directement avec ce que nous venions de vivre. En regardant avancer le feu sur les cartes, nous avons forcément pensé à notre entrepôt et aux centaines de milliers de livres qu'il contient. La plupart existent ailleurs. D'autres, beaucoup plus rares, sont devenus difficiles à trouver. Mais surtout, cette bibliothèque un peu particulière est le résultat de plus de dix ans de collecte, de tri et de sauvetage. Nous savions qu'un incendie pouvait faire disparaître en quelques heures ce que nous avions mis des années à constituer.

Ce que ces livres ont en commun

Aucun de ces auteurs ne décrit le feu pour lui-même. Chez Mauriac, il menace un patrimoine et déclenche un drame intime. Chez Giono, il met une communauté à l'épreuve. Chez Bradbury, il sert un projet politique. Chez Eco, il efface la mémoire.

Dans ces quatre romans, le feu n'est jamais vraiment le sujet. Il est ce qui met à nu ce qui était déjà là.

C'est peut-être ce que nous avons ressenti nous aussi, à notre échelle et sans aucune comparaison possible avec ceux qui ont perdu bien davantage. Ces quelques jours d'arrêt n'ont pas créé de lien avec nos clients, ils ont révélé celui qui existait. Nous ne l'avions pas mesuré avant.

Où nous en sommes ?

L'entrepôt tourne à nouveau et les commandes repartent normalement. Les conséquences économiques d'un arrêt ne se limitent pas aux jours d'arrêt eux-mêmes, et cette période reste à rattraper, mais nous avons redémarré.

L'entrepôt a redémarré en quelques jours. Pour la forêt, elle, cela se comptera en années.

Une histoire du Sud-Ouest ? Une Histoire de France ?

Il faut aussi dire un mot de tous ceux qui, pendant ces jours-là, ne se sont pas contentés de regarder les cartes. Aux côtés des pompiers et des différents services de secours, des habitants, agriculteurs, artisans se sont mobilisés avec leurs engins, leur matériel, leur connaissance du terrain ou simplement leurs bras.  Premiers concernés, les habitants. Ceux de Saumos, du Temple, de Saint-Hélène, Salaunes, Lacanau, du Porge, du Ferret, de Martignas, de Saint-Jean-D'Illac, d'Arès, d'Andernos, de Lanton, d'Audenge, de Cestas, de Marcheprime, de Mios, du Barp (...). A vous tous, sachez que des habitants du Médoc, de l'Entre-deux-Mers, du Périgord, des Charentes sont aussi venus soutenir la lutte. J'ai personnellement croisé sur une rocade bordelaise enfumée au niveau de Bègles un homme au volant de son véhicule, immatriculé 33, remorquant une cuve pleine d'eau filant vers le front. Chacun a fait ce qu'il croyait bon de faire. Beaucoup ont aidé comme ils le pouvaient, parfois au plus près du danger, pour protéger des maisons, des exploitations, des entreprises et cette forêt qui appartient à notre patrimoine commun, à l'imagerie que nous avons de ce territoire. En ce sens, une petite pensée pour Christelle, qui après avoir mis en sécurité les animaux de sa ferme pédagogique du Taillan-Médoc s'est montrée totalement disponible pour soutenir cette logistique citoyenne. 

Il y a eu, dans cette mobilisation, un courage très concret. Le courage de ceux qui choisissent de lutter quand le feu approche ; un révélateur de la puissance collective. A tous ceux-là, nous voulions simplement leur dire BRAVO et MERCI. 

Il existe de nombreux moyens de s'armer contre le feu. L'un d'entre eux, c'est la lecture ! Si vous souhaitez nous soutenir dans cette reprise, le plus simple reste d'acheter un livre chez nous ou de nous envoyer ceux dont vous n'avez plus l'usage sur vendre.lelivrevert.com. Chaque commande et chaque colis reçu, c'est du travail pour notre équipe en insertion professionnelle.

Aussi, si vous voulez croiser le feu dans votre prochaine lecture, relisez  Mauriac, Bradbury, Eco, Bachelard, c'est peut-être le moment d'appréhender toute l'ambiguïté et la complexité de cet élément : LE FEU ; car s'il brille au paradis, il brûle en enfer.
Crédit photo : AFP par Maximilien Lamy

 

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