La cuisson de l'homme est né du désir de faire partager aux lecteurs français un intérêt profond pour des textes d'une actualité troublante. Quoique jouissant d'une grande estime, Robert Musil n'est pourtant pas un auteur connu d'un large public. Il faut remarquer qu'il est resté, du moins en France, très peu étudié. Robert Musil appartient au cénacle des grands écrivains de ce siècle, à l'égal de Proust, Joyce, Broch et de quelques autres, en particulier pour son roman resté inachevé, L'homme sans qualités. L'oeuvre de Musil ne se réduit cependant pas à ce seul roman, auquel il a travaillé plus de trente ans : il a surtout consacré la première moitié de sa vie d'écrivain à d'autres ouvrages. Après 1906, date de plublication de Les désarrois de l'élève Törless, paraîtront deux recueils de nouvelles, dont les personnages principaux sont des femmes, Noces et Trois femmes, ainsi que deux pièces de théâtre, Les exaltés et Vincent. Des essais, son travail de critique théâtral et son Journal, qui est en fait un ensemble de cahiers où Musil note ses réflexions, l'accompagneront toute sa vie. Pour rendre compte du développement de l'oeuvre dans sa génèse historique et dans sa complexité, j'ai choisi de recourir à la fois à l'analyse détaillée de certains textes et à la présentation des notions ou des concepts les plus importants utilisés par Musil, comme ceux de ratioïde et de non ratioïde, de vie juste ou d'autre état. Il est en effet possible de comprendre ainsi combien cette oeuvre, à première vue variée et disparatre, est dans son ensemble systématique, construite et radicale. Cette pensée complexe est mue par un triple désir : comprendre la logique qui a fait basculer le monde dans la technique ; analyser les forces qui, au coeur de l'homme, le poussent à se tromper sur lui-même et à appliquer une morale qui ne lui est pas adaptée, à tenter, fût-ce de façon partielle, de changer le monde ou de le construire et de l'aider à se changer. L'enjeu est, enfin, de sortir Musil de son isolement dans lequel sa gloire le maintient et, au-delà de son évidente actualité, de monter que les ébauches de solutions qu'il a développées offrent à la pensée un avenir réel.